Navi Pillay reçoit le prix Nobel de la paix, la Cour pénale internationale le prix Sakharov, à treize jours d’écart, un même combat est primé. Le comité Nobel a distingué le 9 octobre la juriste sud-africaine Navi Pillay « pour la promotion de la paix et du droit international ». Le 22 octobre, le Parlement européen a attribué son prix pour la liberté de pensée à la Cour pénale internationale. Deux gestes qui ne célèbrent pas des victoires, mais soutiennent des personnes et des institutions aujourd’hui attaquées.
Navi Pillay, une vie au service du droit
Née à Durban en 1941, dans une famille d’origine indienne tamoule, Navi Pillay devient en 1967 la première femme à ouvrir un cabinet d’avocats dans la province du Natal. Sous l’apartheid, elle défend les militants anti-apartheid, documente la torture et obtient des droits pour les prisonniers de Robben Island, la prison de haute sécurité pour les opposants à l’apartheid des années 1960 aux années 1990. Nelson Mandela, devenu président, la nomme à la Cour suprême : elle est la première femme de couleur à y siéger.
Elle a ensuite des responsabilités internationales : elle préside pendant 8 ans le Tribunal pénal international pour le Rwanda, puis elle siège à la Cour pénale internationale de 2003 à 2008, elle devient ensuite haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de 2008 à 2014. Plus récemment, elle a présidé la commission d’enquête de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés et Israël.
Elle déclare à l’annonce du prix : « Ce prix renforce ma conviction que nous devons nous tenir ensemble pour défendre l’État de droit et l’indépendance de la justice », et elle dédie sa distinction « à tous les survivants de crimes internationaux ».
Une cour sous pression
Début octobre, quelques heures après l’annonce du Nobel à Oslo, Washington a imposé une nouvelle série de sanctions qui menace le paiement des salaires de ses 900 employés. De son côté, Moscou a ouvert des procédures pénales contre le procureur et des juges de la Cour après le mandat d’arrêt lancé contre Vladimir Poutine en 2023 ; fin 2025, un tribunal russe a condamné par contumace neuf responsables de la CPI, dont sa présidente, Tomoko Akane. La Chine, les États-Unis et la Russie figurent d’ailleurs parmi les quelque soixante-dix États qui ne reconnaissent pas le Statut de Rome. « Cette distinction intervient à un moment où la Cour et ses fonctionnaires sont confrontés à des défis sans précédent », a réagi la présidente de la Cour.
En annonçant le prix le 22 octobre, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a rappelé que « l’Union européenne repose sur le respect du multilatéralisme et des institutions internationales ».
On comprend mieux le choix du Parlement européen pour l’attribution du prix Sakharov. La candidature de l’opposant tanzanien Tundu Lissu, emprisonné et menacé de la peine capitale était favorite, mais le Parlement européen a voulu envoyer un signal de soutien à la CPI.
Une institution fragilisée
La justice internationale n’a jamais eu autant de légitimité morale et pourtant elle n’a jamais eu aussi peu de ressources pour fonctionner. Les instances fonctionnent bien mais la CPI peine à faire exécuter les condamnations. Le Conseil de sécurité de l’ONU reste incapable de rappeler à l’ordre ses propres permanents comme on le constate pour les conflits en Ukraine, au Proche-Orient ou au Soudan.
Ces deux prix ne suffiront pas, à eux seuls, à inverser la tendance. Mais ils sont un cri de ralliement pour tous ceux qui refusent de regarder s’effondrer ce que les états ont mis un demi-siècle à construire. Un ralliement dont on voit déjà les prémices : au Parlement européen, plusieurs élus demandent l’activation du statut de blocage, qui empêcherait banques et entreprises européennes d’appliquer les sanctions américaines visant la Cour. La remise du prix Sakharov se tiendra le 16 décembre à Strasbourg, six jours après celle d’Oslo. Deux cérémonies, un même plaidoyer : sans soutien politique et financier, le droit international ne peut tenir ses promesses.
