Gagner la guerre ou la paix ?

Des drapeaux ukrainiens et européens flottent devant le parlement européen à Strasbourg
Alfonso Zardi, délégué général de Pax Christi France

Alfonso Zardi

Délégué général de Pax Christi France

La guerre d’Ukraine se poursuit et l’Europe est en train de la perdre. Non pas qu’elle soit en guerre avec qui que ce soit, elle ne fait que « soutenir » l’Ukraine en lui apportant de l’aide militaire (via ses Etats membres, donc indirectement) et politique (la perspective d’une pleine adhésion à l’UE) et surtout en sanctionnant par une panoplie de mesures son agresseur, la Russie.

Mais les déclarations récentes du ministre américain de la défense établissant comme but de l’aide américaine l’ « affaiblissement de la Russie » au point que celle-ci ne « pourra pas faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine » changent sérieusement la donne.

On sort du cadre de la « légitime défense », aussi musclée soit-elle, pour entrer dans une logique d’affaiblissement durable – si ce n’est d’anéantissement – de l’adversaire systémique, la Russie. Celle-ci n’a pas simplement commis une mauvaise action en envahissant l’Ukraine, elle est devenue ou s’est révélée être l’ennemi dont il faut se débarrasser.

Dans ce changement de perspective, l’Europe s’est fait totalement surprendre si ce n’est doubler par son puissant allié. Certes, les Etats membres de l’OTAN (et pas seulement) ont manifesté leur soutien au renforcement de l’aide militaire et aussi implicitement aux nouveaux « buts de guerre » que ces actions sous-tendent. Mais l’Union européenne n’a pas pour autant accepté de faire elle aussi, en quelque sorte, « la guerre à la Russie ».

Ceux qui s’étaient félicités, il y a trois mois, de la cohésion politique de l’Europe et de son élan vers plus de solidarité et unité face à l’agression par la Russie d’un Etat voisin commun, peuvent aujourd’hui se demander si cette dynamique n’a pas été stoppée et ne risque pas d’être déviée par le choix stratégique des américains.

Sans prétendre à une « troisième voie » entre Russie et Amérique, l’Europe, tout en étant solidement arrimée au « camp » occidental conduit par les USA, a son mot à dire sur la politique de « bon voisinage » à laquelle l’histoire et la géographie la destinent. La construction européenne, basée sur l’intégration économique et l’ouverture au monde, a fait ses preuves jusqu’à l’« épreuve » de la guerre à son modèle économique et idéologique qu’est l’agression russe en l’Ukraine

L’Europe doit donc sérieusement réfléchir au monde qui résulterait du succès du choix américain de « vaincre » la Russie. En effet, figurer dans le camp du « vainqueur » ne risque-t-il pas de porter atteinte durablement à l’ambition d’une « autonomie stratégique »? Et s’embourber dans une guerre d’usure n’équivaudrait-il pas aussi à briser l’unité de façade de ses membres en une série de choix nationaux opportunistes et incohérents ?

Dans les deux cas, l’Europe plus forte, plus solidaire et plus ferme dans la défense de ses valeurs qu’on nous a promise risque de ne jamais voir le jour. Un débat s’impose – il existe bien un parlement européen pour cela – et des propositions sont à mettre sur la table, au-delà de celles que voudra bien nous présenter la conférence sur l’avenir de l’Europe et qui risquent de se situer à côté des enjeux que pose la guerre sur son sol.

Et que le 9 mai 2022 – journée de l’Europe, ne l’oublions pas – à la voix de M. Poutine sur la place Rouge proclamant « sa » victoire, répondent les voix de milliers d’Européens redisant avec force leur foi en une Europe unie et réconciliée. Elle fut possible en 1950, elle le demeure encore aujourd’hui.

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