«La guerre existe depuis 8 ans mais en Occident nous l’avons cachée sous le tapis»

Antoine Arjakovsky

Codirecteur du département de recherche Politique et Religions du Collège des Bernardins.

Entretien avec l’historien Antoine Arjakovsky, codirecteur du pôle «Politique et Religions» du Collège des Bernardins et directeur émérite de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv.

Depuis plusieurs semaines, la crise entre la Russie et l’Ukraine est au cœur des préoccupations du monde occidental. Une centaine de milliers de soldats russes seraient massés à la frontière ukrainienne, les États-Unis ont annoncé, pour leur part, l’envoi de 3000 soldats en Europe pour soutenir l’OTAN, et les efforts diplomatiques ne semblent pas porter de fruits pour l’heure. Comment est-on arrivé à une telle situation de tension ?

Le problème date de 2014 et de l’annexion de la Crimée qui a entraîné une crise internationale puis la déstabilisation du Donbass. Cette situation d’instabilité ne fait que croître, elle a déjà coûté la vie à 13 000 personnes et entraîné 1,5 millions de déplacés. La gravité de ce conflit ne doit pas être négligée, il est sans doute aussi grave que celui qui a opposé la France à l’Allemagne et a finalement abouti à deux guerres mondiales.

La diplomatie échoue, pour l’instant, à trouver une issue à la crise, peut-on éviter la guerre ?

La guerre est là ! Elle existe depuis 8 ans, c’est juste qu’en Occident, nous l’avons cachée sous le tapis. Les Ukrainiens, eux, la vivent au quotidien : les alertes à la bombe, les menaces, les sites internet hackés… Parce que l’Occident ne veut pas voir les choses, la Russie continue à avancer. Joe Biden semble, lui, conscient du danger, il a demandé à ses équipes d’aller voir de plus près et a constaté que depuis plus de six mois, au moins 120 000 soldats russes sont massés à la frontière. Nous sommes à deux doigts d’une annexion du Donbass, déjà occupé. Ce serait une nouvelle humiliation pour les pays d’Occident. Si on en arrive là, le conflit ne va faire que s’aggraver.

Quel peut-être le rôle de l’OTAN dans cette crise ?

L’OTAN n’est pas en mesure de réagir car la France et l’Allemagne s’opposent à l’intégration de l’Ukraine. Pour l’instant des pays apportent leur soutien à l’Ukraine en ordre dispersé, et la France et l’Allemagne risquent d’être rapidement dépassés. Les Polonais, les Tchèques, les Hongrois ne peuvent rester sans rien faire car ils sont directement concernés, il s’agit de leurs frontières. La question de l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN doit se poser.

La Russie s’oppose à l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, franchir cette ligne ne risquerait pas justement de mener à un conflit généralisé ?

Je crois au contraire que ce serait une bonne solution. D’abord parce que l’OTAN a un devoir moral à l’égard de l’Ukraine qu’elle avait promis d’intégrer en 2008. De plus, les pays signataires du Mémorandum de Budapest en 1994 (USA, GB, Russie) se sont engagés à protéger les frontières de l’Ukraine (datant de son indépendance en 1991) contre sa dénucléarisation. La France a également soutenu par écrit ce Mémorandum, par la signature de François Mitterand. Elle s’est donc engagée moralement à protéger l’Ukraine. Ensuite la Russie n’entend que le langage de la force : il vaut mieux adopter un langage de fermeté que de se laisser entraîner dans un conflit mondial. Enfin, on a deux façons d’affronter les événements de l’Histoire : soit les anticiper, soit entrer dans un conflit dans la pagaille.

La France privilégie pour l’instant le dialogue avec Moscou, quel regard portez-vous sur cette position ?

On ne peut pas dialoguer avec le Kremlin car il ne respecte pas les règles internationales. Cette stratégie n’est pas du tout payante et la Russie poursuit sa progression. Il faut parler avec les Russes, c’est certain, mais pas avec l’État russe. C’est avec la société civile qu’il faut dialoguer.

C’est d’ailleurs ce que vous avez fait pendant deux ans avec le collège des Bernardins…

Nous avons travaillé pendant deux ans à l’élaboration d’un plan de paix entre la Russie et l’Ukraine, sous la médiation de l’Union Européenne. Deux-cent experts russes, ukrainiens, français, allemands, ont contribué au rapport. Nous avons organisé quatre sessions de réflexion sur quatre grands problèmes qui opposent la Russie et l’Ukraine. D’abord un problème géopolitique, avec la difficulté de la Russie d’accepter l’effondrement de l’URSS et sa volonté de retrouver sa grandeur passée en réintégrant les anciennes républiques soviétiques. Ensuite, nous avons travaillé sur un problème politique : deux conceptions différentes de la démocratie et de l’état de droit se font face. Vladimir Poutine a une vision verticale du pouvoir, alors que l’Ukraine tend vers la démocratie libérale sur le modèle de l’Union Européenne. Le troisième problème est religieux. L’Église orthodoxe russe se pense comme l’héritière de l’Église de Byzance, tandis que l’Église de Constantinople considère que son autorité a été conservée depuis le XVème siècle : c’est un conflit de leadership qui les oppose. Le dernier problème est historiographique. La Russie et l’Ukraine se disent toutes deux héritières de la Rous’ de Kiev. A chacune des sessions, nous avons trouvé un consensus qu’on a voté et adopté à l’unanimité

Concrètement que proposez-vous pour rétablir la paix ?

Il faut avant toute chose que l’Ukraine récupère sa frontière avec la Russie. Nous proposons que l’OSCE et l’ONU envoient des casques bleus pour entamer une période de démilitarisation, assurer le retour du multipartisme et ainsi permettre des élections libres afin que chaque habitant du Donbass puisse participer à un référendum d’auto-détermination. C’est ce qu’ont fait la France et l’Allemagne avec la Sarre. 

crédits photos: flickr/Bem photography: 0983194978 //Laurent Ardhuin

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