« La caresse et le sourire »

Par Alfonso Zardi, délégué général Pax Christi France

Des grands hommes on retient de grandes choses, mais ce sont parfois de petits détails qui réveillent le souvenir que nous en gardons. De Jean XXIII, il restera, surtout pour ceux qui ne l’ont pas connu de son vivant (il est décédé en 1963, il y a presque soixante ans !) l’invitation aux Romains à « donner la caresse du pape » à leurs enfants, en rentrant chez eux après la longue et festive journée d’ouverture du Concile Vatican II. De Desmond Tutu, l’ancien archevêque du Cap, en Afrique du Sud, décédé au lendemain de Noël, nous porterons en mémoire le visage rayonnant de bonté couronné de ses cheveux blancs qui ressemblaient à une perruque de lord anglais : un contraste qui, s’il ne l’avait pas voulu, lui allait bien, car il incarnait à la fois sa lutte contre l’apartheid et son désir de réconciliation avec les Blancs de son pays.

Prix Nobel de la paix en 1984 pour son combat acharné contre la ségrégation raciale, Tutu parlait à temps et – pour les autres – à contretemps pour réclamer la justice pour les Noirs, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’accueil de la diversité, la fin de cette autre « apartheid » qu’il voyait à l’œuvre dans les territoires palestiniens occupés ou annexés par Israël. Sa nomination au siège épiscopal du Cap avait fait fuir des milliers de fidèles (blancs) indignés qu’un tel poste puisse lui revenir.

Tutu aura été de tous les combats pour l’égalité, la justice et la paix, en commençant par son pays, où il a présidé la commission Vérité et réconciliation de 1995 à 1998, jusqu’à bénir les noces, en 2016, de sa fille pasteure homosexuelle, en passant par une « messe pour le climat » célébrée à Copenhague en 2009.

Ses choix ont pu choquer, et ne pas être toujours partagés. Mais son verbe libre et son témoignage exigeant ne servaient pas tant à exalter sa personne – qui ne passait assurément pas inaperçue, tant il aimait gesticuler et danser avec ses fidèles ou ses auditoires – qu’à proclamer l’évangile de libération qu’il avait adopté en 1958 en entrant au séminaire.

En Tutu, la cause de la paix au sein de sa propre nation « arc-en-ciel » et entre les nations du monde avait trouvé un ‘’héraut’’ et un serviteur persévérant dans une joie qui se voulait – et elle l’était – contagieuse. En cela son exemple, non que nous vivions tous en régime d’apartheid ou que nous soyons exposés à des choix existentiels comme les siens et ceux de millions d’autres hommes et femmes, nous parle et doit nous inciter. Les fractures qui nous séparent peuvent être guéries par le dialogue, le respect de l’autre, la recherche constante – surtout elle est dans un premier temps infructueuse – de la dignité dans le visage de l’humilié et de l’exclu.

Aujourd’hui combien de plages, banlieues, « no man’s land » regorgent d’hommes et de femmes qui vivent dans un régime d’« apartheid » qui ne dit pas son nom. Il a lutté contre, pourquoi ne ferions-nous pas le même choix que lui, qui le portait avec ce sourire qui nous manque tant ?

crédit photo: flickr/John Mathew Smith & www.celebrity-photos.com

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